Gimme Danger de Jim Jarmush

Quarante-neuf ans après leur formation, le réalisateur Jim Jarmush sort un film sur les Stooges, groupe mythique et fondateur du mouvement punk.
de Jim Jarmush, 2016, Etats-Unis, Magnolia Pictures

 

Je suis ressortie de la projection enthousiaste et mieux documentée sur l’histoire de ce groupe que j’aimais déjà. Quand deux pointures dans leur domaine respectif se retrouvent sur la même affiche, cela donne un très bon film.

Il ne traite pas exclusivement d’Iggy Pop, ni de James Osterberg, l’homme derrière le performeur, mais du groupe, et des rencontres artistiques et professionnelles qui vont jalonner leur carrière.

Dans une interview consacrée à la projection du film au Festival de Cannes en 2016, Iggy Pop confie qu’il a personnellement demandé à Jarmush de réaliser un film qui contrerait la production insipide produite par les chaînes télés et les maisons de disques.

Dave Alexander, Scott Asheton, Iggy Pop, Ron Asheton

L’originalité de la réalisation de Jarmush réside dans son axe narratif, très précisément servit par le rythme du montage. En regardant Gimme Danger, je n’ai jamais eu l’impression de voir un documentaire, encore moins un rockumentaire, parce que l’originalité de ce film c’est d’être une pochette d’album de rock. Comme il l’expliquera en interview, c’est un collage, d’interviews, de photographies, d’images d’archives et d’animations qui viennent illustrer ce qui n’a pas été possible de filmer ou de photographier. Jim Jarmush évoque son amitié avec Iggy Pop et son grand respect pour le groupe dans une interview donnée à Premiere.

La force de Jarmush et de son équipe, c’est de nous donner cette même impression de facilité que le public ressent face à un morceau du groupe : c’est facile, c’est populaire, ça n’a pas dû demander beaucoup de travail.

Pourtant il en a fallu du travail, aux Stooges, pour en arriver à ce statut de groupe fondateur, parce que comme l’annonce le film dès le générique du début, il  a vécu une sacrée traversée du désert, le meilleur groupe de rock du monde. Et Jarmush, qui sait à quel point c’est long et fastidieux de mener un film (indépendant de surcroît) à terme, peut comprendre leur histoire et enclencher un processus créatif pour offrir au public le meilleur et l’essentiel de quarante-neuf ans de carrière.

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Jim Jarmush, so rock’n’roll

Le cinéaste s’est attaqué avec brio à un monument de l’histoire musicale du vingtième siècle, il a visionné avec ses assistants des dizaines d’heures d’archives, il a assisté à plusieurs concerts des Stooges (enfin si c’est un travail moi je veux bien postuler), il a observé, choisi, sélectionné, coupé, tronqué, pour faire ressurgir une histoire, qui de toute façon a autant de point de vues différents qu’elle a été vécue par plusieurs personnes.

Loin d’avoir choisi ses morceaux au hasard, Jarmush pose délicatement d’abord un cadre autour de ses quatre personnages principaux, avec les évocations de la société de l’époque, puis plus frontalement avec les interviews qui évoquent le milieu musical de l’époque, qui est toujours d’actualité. Et c’est là que le talent de Jarmush m’apparait, puisque sa maîtrise narrative permet une lecture à plusieurs niveaux du film.

D’abord, la narration de James Osterberg, interviewé dans deux lieux bien distincts.Selon moi, le pseudo anonymat des lieux choisit par Jarmush signifie autre chose, puisqu’on devine assez facilement que le premier décor est l’intérieur de la caravane de ses parents, et que le second décors semble être celui de sa demeure actuelle.

En prêtant attention au montage de Jarmush, il m’apparaît que ces deux lieux sont des représentations de James Ostenberg et d’Iggy Pop. En effet, lorsque l’interview se penche sur l’adolescence de James et les débuts des Stooges, le chanteur apparaît à la droite du cadre, regard hors champ vers la gauche du cadre, vers Jarmush et son équipe, mais aussi symboliquement vers le passé.

Ensuite, James crée et incarne Iggy, avatar sauvage, agressif, sexuel, (et extrêmement souple)  et le cadre se pose dans un décors qui évoque un manoir de riche star du rock, avec Iggy qui raconte, souverain sur son fauteuil, à la gauche du cadre et le regard résolument tourné vers l’avenir.

C’est une belle histoire que nous comptent les deux Jim, celle d’un groupe qui ne savait pas jouer mais dont les membres partageaient la même passion pour la musique rock anglaise. C’est une épopée parmi les plus grands noms de la musique rock et contestataire des années soixante : les MC5, les mouvements politiques qui vont avec, David Bowie, Nico.

David Bowie, Iggy Pop et Lou Reed

Même si le film est conté par la voix inégalable d’Iggy Pop, magistral, charismatique, qui fait le job avec perfection pendant deux heures, ce n’est pas pour autant le personnage principal. En tant que lead singer, il parle de son processus créatif et de ses ressentis, mais ne dessert pas les autres membres du groupe que l’on a la chance de découvrir et d’admirer.

A l’instar du groupe, Jarmush conteste vivement un aspect important de notre société à travers son film, et le propos de sa critique rejoint l’esprit contestataire des Stooges. Ce fil rouge je ne vais pas l’évoquer parce que  cela gâcherai tout le plaisir porté par la narration et le montage.

J’ai personnellement été remuée par le témoignage de James, sur ses parents, son enfance, par cet homme qui a tout vu, tout vécu, le fond du trou comme la gloire, la vie frénétique d’un artiste, la dépression, la dépendance aux drogues,et qui confie l’amour qu’il porte à ses parents, à l’éducation qu’il a reçue, à la chance qu’il a eu de les connaitre.

James Ostenberg n’a pas eu une enfance désaxée, mais il est né avec cette hypersensibilité innée et intuitive, avec cette hyper conscience des autres, de leurs conséquences sur le monde.

J’ai apprécié de découvrir les autres membres du groupe, rendus plus discrets par les médias et les stratégies de promotion des labels de musique, alors qu’ils ont tous énormément de personnalité et qu’ils ont tous contribué à l’existence des Stooges.

J’ai aimé la sincérité avec laquelle est décrit le monde de la musique, et comment il choisit de hisser les artistes au sommet de la gloire, ou de les laisser croupir dans l’ombre, à survivre leurs égos blessés et leur dépendance à la drogue. Ces évocations, réalistes et dures, de cette partie de vie du groupe sont courageuses car les propos n’épargnent pas l’industrie musicale, qui semble pourtant aujourd’hui soutenir et promouvoir le mouvement punk comme si cela allait de soi.

Ce film m’a procuré beaucoup de plaisir, et pourtant, une seule ombre a ternit la projection, quand les lumières se sont rallumées, je me suis demandée qui sont les artistes qui occuperont le vide que laisse un groupe aussi phénoménal.

May 19, 2016, 69th Cannes Film Festival in Cannes. Photo credit ANNE-CHRISTINE POUJOULAT/AFP/Getty Images

 

 

 

Suivez mon regard d’Anjelica Huston

Les souvenirs d’Anjelica Huston sont nombreux, et c’est sous forme autobiographique qu’elle nous les livre, soigneusement contés en deux parties.
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Editions de l’Olivier, 2015

L’auteur possède une mémoire incroyablement précise des années soixante-dix à aujourd’hui. Elle évoque le show-business, sa culture et ses codes, qu’elle nous expose sans complaisance, au cours de ses séjours à travers les plus belles villes du monde.

Dîners mondains, fêtes alcoolisées et drogue, les couples se font et se défont. Les noms des célébrités et des lieux mythiques se succèdent frénétiquement au rythme de cette vie à part, du studio 54 à la station d’hiver d’Aspen, elle rencontre toutes les personnalités artistiques de son époque, de Marianne Faithfull à Michael Jackson, de Roman Polanski à Cher.

Ce n’est pas un livre sur le cinéma, mais plus globalement sur le milieu du cinéma.

La substance particulière de ces Mémoires, c’est la grande sensibilité de son auteure, très tôt marquée par ses souvenirs de famille, qui brosse très jeune des portraits intuitifs de tous ceux qu’elle croise.

Elle décrit ses parents, beaux, charismatiques. Le quotidien est marqué par les dîners, les visites amicales, les allées et venues du personnel de maison, les longues promenades à cheval, et surtout les allers et retours paternels.

Anjelica grandit dans le manoir de St-Clerans, une vaste demeure à la mesure de son père, souvent absent pour ses tournages longs et lointains.

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Avec son père John Huston, 1960

On y découvre son enfance préservée, aux côtés de sa mère Ricky et de son frère Tony, au cœur de cette Irlande sauvage où la nature domine. Anjelica y reçoit une éducation privilégiée, aristocratique, rythmée par les leçons, l’équitation, et les confrontations avec cette figure paternelle écrasante.

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Lorsqu’elle déménage avec sa mère et son frère à Londres, elle découvre le Swinging London des sixties, l’éclosion de la musique pop, de la mode et de la liberté individuelle.Après une adolescence tumultueuse, elle vit alors un drame personnel terrifiant lorsque sa mère décède dans un accident de voiture à l’âge de 39 ans.

Peu à peu, elle qui a si peu confiance en elle, après avoir livré à reculons sa première performance de comédienne dans un film de son père, elle s’épanouira pourtant sous les objectifs des plus grands noms de la photographie de mode : David Bailey, Richard Avedon, Herb Ritts. Elle aura une longue liaison compliquée avec Bob Richardson, photographe bipolaire et schizophrène, à l’issue de laquelle elle retrouvera son père en Californie. Elle rencontre Jack Nicholson, et  se lance avec ténacité dans une carrière de comédienne.

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Photographe Paolo Barbieri, Robe Valentino, 1972
Les souvenirs d’Anjelica sont peuplés de rencontres diverses avec les légendes du show business de son époque.

On découvre à travers ses yeux cette vie pailletées, rythmée par les fêtes, les excès et les tournages. Cependant jamais cette jeune femme n’apparaît franchement heureuse. Empreinte d’un grand sens de l’observation, qui donne peut-être tout son sens au titre de son livre, elle décrit les hommes de sa vie comme des entités égocentriques et dysfonctionnels, ravageant les femmes qui se heurtent à leurs égos surdimensionnés.

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Anjelica avec Jack Nicholson

Même pour une enfant du sérail, le milieu du cinéma, qu’elle décrit volontiers comme misogyne, reste difficile d’accès. Anjelica marque tout de même l’histoire du cinéma, différemment de son père, en étant une actrice et une réalisatrice populaire et sincère. Elle accède à la popularité en incarnant l’inoubliable Morticia dans La Famille Addams en 1991.

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Anjelica a  tourné et posé avec les plus grands noms du milieu artistique des années soixante à aujourd’hui. John Huston, Milos Forman, Rob Reiner, Wes Anderson, Barry Sonnenfeld, Woody Allen, Vincent Gallo, Sean Penn, ils ont tous succombé à son charme unique.

Publiés en deux tomes aux Etats-Unis, son éditeur Olivier Cohen propose un seul volume pour le public français. Le style de l’actrice est simple,le récit réussit à ne pas tomber dans  le règlement de compte, malgré les allusions à ses célèbres amants. Il se lit comme un roman, certains passages sont néanmoins très longs, notamment la partie qui décrit sa vie à Saint-Clérans, et les innombrables amis et invités de cette période.

Le récit assouvit notre curiosité pour le monde des people puisqu’elle évoque l’intimité des stars qu’elle a côtoyées et les influences qu’elles ont eu dans sa vie. Avant de parler d’elle, l’actrice nous parle minutieusement de son père John, de sa personnalité ingérable, de son talent. Plus tard elle décrit les portraits psychologiques des hommes avec qui elle entretient des relations sentimentales. En livrant ses ressentis, ses émotions, elle nous apparaît avec ses failles bien humaines, à l’opposé de cette image véhiculée par les shootings de mode. Dotée également d’un fort caractère elle se donne les moyens de se reconstruire. Elle puise au fond d’elle la force dans les souvenirs émus de son enfance à St Clerans, dont la solidité de la demeure semble réparer symboliquement les absences parentales.

John and Anjelica Huston

Déjà l’enfant hypersensible décrit son adoration et son angoisse muette face à ce père cultivé et exigeant. Elle évoque aussi sa mère Ricky, jeune danseuse qui sacrifie sa vie professionnelle pour devenir une épouse et une mère.

 Malgré le décors d’une famille aristocratique et d’une vie hollywoodienne aisée, la psychologie et les émotions de l’actrice sont touchantes.

Bien sûr, ses perspectives d’avenir ne sont pas les mêmes que le commun des mortels. En lisant certains passages je me suis parfois fait la réflexion que ses problèmes professionnels étaient un peu exagérés et qu’elle ne mettait pas vraiment sa vie en perspective avec le reste du monde.

Ses relations avec son père et la perte brutale de sa mère la marquent irrémédiablement au fer rouge. Bien que tout le monde ne bénéficie pas de son nom ni de son rang, elle est authentique dans ses questionnements sur le mariage, les enfants, la gestion d’une carrière, ses relations sentimentales, sur la place qu’elle s’autorise à occuper dans cette vie.

Elle a réalisé deux films, et confie avoir eu d’autres projets qui n’ont pas vu le jour. On devine qu’il ne s’agit pas de ses capacités, plutôt une histoire de financements, de production. Dans une interview pour Télérama, elle confie avoir apporté à des producteurs un livre pour l’adapter au cinéma, ils ne la rappellent pas, elle apprend que le projet est confié à Clint Eastwood, il s’agit de Million Dollar Baby.

Son livre est écrit comme le récit d’un personnage qui traverse plusieurs époques, de la libération des moeurs à l’aube des sixties, aux premières terreurs ressenties face à l’épidémie du sida dans les années quatre-vingt.

A Hollywood, les sagas familiales se confondent avec l’industrie du cinéma. Anjelica Huston nous confie une partie de ces tranches de vie romanesques, hors du commun, scintillantes et vulnérables.

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Anjelica Huston et Jerry Hall